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T’as changé Basecamp … t’as changé …

1 May 2021 | 7 minutes de lecture

Changes at Basecamp … Quand je me suis réveillé mercredi matin, tout Twitter (bon ok … ma bulle de filtrage pro) ne parlait que de cet article publié par Jason Fried.

Et pour cause. Basecamp, pour les gens comme moi, c’est un mythe. J’ai commencé à suivre cette entreprise et ses fondateurs il y a plus de 10 ans. Leur livre Getting Real est l’un des premiers livres “business” que j’ai lu, et j’ai dévoré les suivants, Rework, Remote et le tout récent It doesn’t have to be crazy at work. J’ai lu et relu ces livres, je les ai prêté jusqu’à ne plus savoir aujourd’hui où ils sont (j’ai pourtant acheté 2 fois Getting Real).

J’ai toujours trouvé ces livres inspirants dans leur façon de concevoir le monde du travail. Certes, j’ai trouvé qu’ils étaient victime du biais des survivants. Pour autant, leurs enseignements ont façonné une partie de ma façon de travailler, et ça se ressent encore aujourd’hui.

Basecamp, c’est le rêve, la société qui s’est envolée en s’appuyant sur des bases saines, à contre courant, privilégiant le calme au crush, le pragmatisme à la planification, le remote aux vastes open spaces (choix encore rare avant 2010), la communication asynchrone aux réunions à répétition, la croissance nette aux levées de fond, … Basecamp, c’est une entreprise qui n’a jamais dépassé les 60 personnes et dont le ratio candidature / embauche est probablement l’un des plus élevé de l’industrie.

Changes at Basecamp … Quand une entreprise avec cette aura annonce du changement, c’est forcément commenté. Ça a été le cas à l’abandon du nom 37signals, arrêtant au passage le développement de tous leurs produits à l’exception de Basecamp qui donne alors sont nom à l’entreprise. Ça a été le cas au lancement de Hey, leur plateforme de mail qui lutte contre le tracking.

Mais cette fois le changement n’est pas que dans la stratégie, il est même surtout dans le management. Je ne vais pas rentrer dans le détail des mesures annoncées, et pour être parfaitement honnête, je ne les trouve globalement pas si déconnantes que ça (moins de paternalisme, la responsabilité des décisions portée par le management, …). Pour autant, il y a 2 angles sur lesquels je voulais aborder ces annonces, parce qu’il y a tout de même des choses à analyser.

Sous l’angle sociétal d’abord car il y a une phrase dans l’article qui a particulièrement attiré mon attention.

We are not a social impact company

J’ai lu l’article au petit dej et j’ai d’abord cru que je m’étais trompé dans le dosage de mon café et que je rêvais encore. Ça fait plus de 10 ans que les co-fondateurs de Basecamp écrivent des bouquins pour faire évoluer le monde du travail, certes sur des aspects business mais également sur la qualité de vie au travail. Leur dernier livre traite clairement de l’organisation du travail, du management, du bien-être des employés, de la performances apportée par des gens sereins et reposés.

Au delà des livres, DHH prend toutes les semaines position publiquement sur Twitter, sur des sujets régulièrement politiques. On adhère ou pas, ce n’est pas le débat, mais il ne peut pas se cacher derrière un “Opinions are my owns” quand lui même a écrit Dear Jeff, critiquant ouvertement la politique d’Amazon, et stipulant noir sur blanc “Amazon is Jeff Bezos”.

L’article Changes at Basecamp en lui même est une prise de position politique. Une affirmation publique de la façon dont la politique est vue au sein de Basecamp.

Avec l’évolution actuelle de la société occidentale et notamment américaine, on voit très bien ce qui peut gêner, même sans être au sein de Basecamp. Des mouvements comme MeToo et BLM entrainent nécessairement des changements dans la société et le monde du travail ne peut pas y être imperméable. Les gens qui viennent travailler sont là pour le boulot, mais ce sont aussi des êtes humains et des citoyen·nes qui ne laissent pas leur personnalité et leurs différences sur le pas de la porte.

En soi, tout peut être vu sous le prisme politique. Et ne pas parler de politique est impossible. Quand un ou une dirigeante dit qu’il ou elle ne veut pas que l’on parle de politique dans son entreprise, ça fait référence aux sujets qui font débat. Mais les débats politiques (les vrais, pas le spectacle) sont aussi ce qui fait avancer la société, et interdire de parler de sujets “politiques” dans une entreprise envoie un seul message : celui d’être ok avec le status quo. Je trouve que c’est plutôt clair dans l’article de Jason ou celui que David a publié dans la foulée.

Encore une fois, on peut être d’accord ou non avec ce positionnement, ils restent les boss de leur entreprise et donnent les lignes directrices. Mais désormais le message est clair : Si vous ne pensez pas comme nous, ne considérez pas Basecamp comme un endroit où vous pouvez exprimer votre avis.

Ce qui me fait une transition toute trouvée pour le second angle, celui du management, car on a là encore des choses à apprendre (et puis c’est un peu le thème de mon blog …)

On sent à la lecture des articles qu’il y avait des désaccords en internes. Des désaccords politiques de toute évidence, mais aussi sur la façon de les appréhender. Des voies s’élevaient et la prise de décision n’étaient visiblement plus assez centrée sur David et Jason puisque laver le linge en famille n’était plus suffisant. Il a fallu l’écriture d’un article public pour donner de l’impact à des changements pourtant purement internes.

L’article avait probablement pour objectif de clore les débats internes en poussant gentiment vers la sortie celles et ceux qui avaient envie que ces débats aillent dans leur sens.

Seulement voilà, quand on s’appèle Basecamp, ça ne se passe pas comme ça. Il existe des entreprises où les valeurs sont simplement quelques mots placardés sur les murs dans des petites affichettes, sans vrai impact. Mais Basecamp se définit comme l’une des meilleures au monde où travailler, publie des livres et des articles dessus, réalise des podcast, l’annonce dans des conférences.

Alors quand on écrit un article comme Changes at Basecamp, ce n’est pas juste appuyer un politique interne. C’est montrer que l’on a décidé d’aller à l’encontre des valeurs qui on fait que les gens ont rejoint l’entreprise, ces valeurs qui sont littéralement les fondations de l’entreprise.

Et la sentence est terrible. Au moment où j’écris ces lignes, pas loin de 40% des salariés de l’entreprise ont annoncé leur départ, dont certaines figures emblématiques de la société comme Wailin Wong, Jonas Downey ou Dan Kim. On ne sait pas si celles et ceux qui restent le font par choix ou parce qu’ils ou elles ne peuvent pas se permettre de partir.

On ne saura probablement jamais pourquoi Jason et David ont décidé d’agir de cette façon. Est-ce qu’il y avait réellement d’importantes tensions en interne ? Est-ce que leur service Hey ne rencontre pas le succès attendu et génère du stress ? Est-ce la bataille avec Apple entamée l’été dernier ? Est-ce que les fondateurs ont complètement déconnecté avec les équipes ? … Toutes ces hypothèses sont possibles, et une combinaison de toutes l’est également.

Ce qui est certain en revanche, c’est que lorsque l’on a construit quelque chose sur des valeurs fortes, qui plus est quand ces valeurs ont fait la réputation publique de l’entreprise, il est important de s’y tenir et de les garder en tête dans les décisions que l’on prend et dans les changement que l’on insuffle, même dans les périodes compliquées.

Le changement est souvent sain, les mesures prises par les fondateurs sont, pour la plupart, légitimes et défendable. Pourtant, si ce changement de politique interne a eu de telles répercussions c’est parce qu’il a été fait en oubliant une question essentielle et en même temps compliquée à appréhender en tant que manager : Qu’est ce qui a fait que les gens ont rejoint l’entreprise, et pourquoi est-ce qu’ils restent ?

Reste à voir comment les choses évoluent.

Update : Je viens de lire l’article What really happened at Basecamp qui confirme l’aspect “Pensez comme moi ou taisez vous” de la politique mise en place.